Le discours du sauveur ou le viol de l’imaginaire

 

violdel'iamginaire

En ce moment, je me tape la tête contre les murs avec les différentes ré-écritures du réel. Ça me rend malade de ne pas pouvoir échanger avec les gens. Nous sommes chacun dans notre bulle. Et nous percevons la réalité à travers les parois de cette bulle. Ces parois sont des filtres produits de notre culture, notre histoire, le lavage de nos cerveaux par les médias qui nous imposent une réalité, un modèle. Nous voyons le monde à travers ces filtres qui déforment notre regard.

Quand la France est intervenue au Mali avec l’opération Serval en janvier 2013. J’ai ressenti un profond malaise à l’écoute du discours de François Hollande. Ces mots étaient arrogants et pompeux. Nous sommes les « sauveurs » du Mali.

Les sauveurs ou les fossoyeurs ?

Je me suis rendue compte que tout échange était impossible. A la télé, des images d’exactions horribles passaient en boucle et c’était impossible d’oser dire que l’intervention au Mali me choquait. Les réponses étaient diverses : « Tu veux laisser ces pauvres gens mourir » ; « C’est ce qui reste de la puissance française » (…) J’ai essayé d’expliquer que l’ingérence était toujours unilatérale, que j’imaginais mal les maliens pouvoir intervenir en France après le passage du Front National au second tour des élections présidentielles, en 2002. « Votre démocratie est en danger, nous venons vous sauver. » J’ai également du mal à entendre « nous venons vous sauver », alors que les ressources naturelles du Mali sont pillées et que cela les maintient à un niveau de pauvreté extrême. J’ai vite réalisé que mes arguments avaient peu de poids face au chantage exercé par les images chocs à la télé … C’est ça que tu veux ? Des mains coupées, des femmes tuées? Ce chantage impose un discours, une version des faits: « la France va sauver le Mali en danger et c’est son devoir de pays défenseur des droits de l’homme. » Point barre, aucune discussion n’est possible.

J’ai ressenti un profond soulagement quand j’ai découvert pour la première fois Aminata Traoré qui critiquait l’intervention de la France au Mali. « Ce n’est pas une guerre de libération mais une guerre de pillage. » ; « La démocratie sans alternative économique n’est pas la solution. » ; « C’est une guerre de positionnement pour une ancienne puissance coloniale. »

Elle osait critiquer la version officielle : « La France va vous sauver. »

Si j’analyse juste la sémantique du mot, être « les sauveurs », positionne la France au dessus du peuple malien, incapable de se sauver lui même. Très au dessus même car les synonymes de sauveur dans le dictionnaire sont: christ, défenseur, libérateur, messie, protecteur, rédempteur, sauveteur. Il y a un rapport de domination très clair dans ces mots. Et c’est pour cela que j’ai entendu des réactions comme « C’est ce qui reste de la puissance française ». Se positionner en sauveur est également rassurant pour les imaginaires des français pour lesquels la France est une puissance sur le déclin. Ça aurait été plus compliqué de dire par exemple : « Nous avons participé à la prolifération des armes dans cette région en armant des groupes libyens rebelles. C’était une erreur.» Ou « nous voulons préserver nos intérêts économiques dans la région. »

C’est vrai que c’est mieux d’être des sauveurs.

Je ne nie pas l’urgence de la situation au Mali. Mais n’est elle pas le résultat d’autres ingérences passées comme l’armement des groupes libyens pour contrer Khadafi. Les états unis ont envahi l’Irak pour apporter  la démocratie (par les bombes?!?) Quel est l’état du pays aujourd’hui ? Le discours du sauveur n’est il pas insupportable dans ce contexte ? Pour que mon propos soit clair, encore une fois, je ne nie pas l’urgence de la situation au Mali mais je critique le discours qui a justifié les interventions de la France au Mali. Et je pense que le discours, la ré-écriture du réel est important.

Un modèle est imposé. Imaginer un autre modèle devient impossible.

J’ai voulu parler du discours du sauveur car j’ai été profondément choquée par son arrogance. Mais il y en a tellement d’autres. De nombreuses relations de domination sont devenues invisibles : le racisme, le patriarcat, le système néo-libéral. Et j’entends déjà : « L’important c’était de sauver ces vies humaines, ces femmes, ces enfants et toi tu nous parles de discours, de mots… » Mais je pense que les mots sont importants. Le discours du sauveur n’est qu’un épisode dans le dialogue dominant-dominé entre pays du Nord et du Sud qui dure depuis des années. Frantz Fanon a écrit «Ne payons pas de tribut à l’Europe en créant des Etats, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent ». J’ai découvert Aminata Traoré et son livre Le Viol de l’imaginaire. Au Mali, les alternatives sont l’exil à tout prix dans les pays du nord ou le chômage massif.  Imaginer une autre voie est interdit. L’imaginaire violé est donc un enjeu politique, économique et social.

Le discours du sauveur a été prononcé en janvier 2013. Qu’en est il aujourd’hui ?

La France n’a pas sauvé le Mali.

Le journal La Vie que l’on ne peut pas qualifier de média subversif nous explique les enjeux énergétiques dans cette région du Mali : « La France est en guerre au Mali pour sécuriser ses approvisionnements en uranium » (*)

Le journal le monde (toujours pas subversif) titre : « A Kidal, l’armée française est confrontée aux limites de l’efficacité militaire ». (**)

Dans libération (toujours pas subversif) : « L’insécurité règne toujours dans le pays malgré l’opération «Serval» et le dialogue engagé avec les rebelles. » (***)

La France est intervenue pour sauver une armée malienne en déroute et ruinée. Mais qu’en est il de l’armée française ?

Les échos (toujours pas subversif) : « De l’Irak au Mali, le casse-tête budgétaire de l’armée française. » (****) Je cite leur texte : « Les frappes en Irak vont accroître la pression sur les moyens limités de l’armée, qui compte près de 8.000 soldats déployés dans le monde tout en gérant 7.000 suppressions de postes par an. Mais 2 milliards d’euros budgétés pour 2015 dépendent de recettes exceptionnelles encore incertaines. Et les dépenses des opérations extérieures pourraient excéder de 1 milliard les montants programmés. »

 

(*)http://www.lavie.fr/medias/3-minutes-pour-comprendre-la-carte-des-enjeux-energetiques-au-mali-17-01-2013-35155_73.php

(**)http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/10/22/a-kidal-l-armee-francaise-est-confrontee-aux-limites-de-l-efficacite-militaire_4510545_3212.html

(***)http://www.liberation.fr/monde/2014/02/16/prive-de-visibilite-le-mali-detourne-les-yeux-du-nord_980629

(****)http://www.lesechos.fr/23/09/2014/LesEchos/21777-034-ECH_de-l-irak-au-mali–le-casse-tete-budgetaire-de-l-armee-francaise.htm

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